Édition : feminisme_Nathalie-Harran

"Phallus partout, jouissance nul part !" (les Panthères Roses)

"La campagne présidentielle de 2007 a été une épreuve de trop. Le machisme qui s’est déployé entre les deux tours des élections a provoqué une overdose." La Barbe

22 Juin 2008

(Edit)

La campagne présidentielle de José Bové n'a pas été épargnée par ce machisme ordinaire, transversal à tous les mouvements politiques et à toute la société Française. La pensée misogyne et réactionnaire des masculinites s'y est rependue en toute quiétude : le mot Féministe fut insidieusement une insulte. C'est le fameux Backlash dont parle Susan Faludi.

Dans cette campagne dite féministe a "fleuri" l'antiféminisme primaire, le déni de machisme banalisé et le mépris des faits. A quelques rares exceptions près, ce fut une grande mascarade qui renvoya les luttes féministes à des années en arrière. Bien sûr il y eut de grandes déclarations de principes, mais en coulisse ce fut ce que Christine Delphy a identifié de façon percutante en 2006 : "une reconduction douce de la domination".

La présence des femmes fut difficilement autre chose qu'une caution androcentrique, chez Bové comme partout ailleurs. La moitié de l'humanité est restée une fois de plus absente de l'enjeu politique, alors que dans beaucoup d'associations militantes féministes, anti-racistes, homosexuel-les, dans de nombreux ouvrages sociaux, philosophiques, études, débats, articles, cela fait déjà quelques années que les idées féministes ouvrent de nouvelles perspectives politiques concrètes et stimulantes dans le monde. Manifestement une écrasante majorité de ce que l'on appelait les "électrons libre" chez les Bovétistes n'ont jamais voulu en entendre parler, préférant croire hypocritement au "mythe de l'égalité déjà là" les exonérant de toutes remises en questions depuis des années. Les femmes ont toujours été considérées comme des individues de seconde zone hier comme aujourd'hui dans les faits. Comment peut-on prétendre vouloir "changer le monde" et s'affranchir de toutes vigilances face aux injustices fondamentales infligées à la moitié de l'humanité depuis toujours ?

Ces hommes ne se représentent le monde qu'à travers l'imposture de ce "masculin universel", figure de narcisse. Ils prétendent lutter contre les injustices mondiales, mais "oublient" systématiquement le combat des femmes pour l'égalité. Ils luttent généreusement pour les droits des sans papiers, et ignorent la situation particulière des femmes sans papiers doublement fragilisées. Ils ne voient que des hommes qui travaillent, 98 % des propriétaires des moyens de production dans le monde sont des hommes, alors que 70% de la production est assurée par des femmes(*). Ils se révoltent à raison contre les massacres de civils, mais n'ont jamais un seul mot pour ces viols en masse, cette violence caractérisée faite aux femmes partout dans le monde que ce soit en temps de paix ou de guerre. En France une femme est violée toutes les 10 minutes.

Et comme toujours à chaque mouvement qui se veut "révolutionnaire" les femmes se retrouvent à leurs place dévolue : secrétaires au service de ces "grands hommes", elles peuplent les bureaux, confectionnent les sandwichs, apportent la bière bien fraiche, passent l'aspirateur pour la bonne cause, et au nom de l'intérêt général servent d'auditoires à leurs discours bavards. Ils ont la parole, la monopolise, mais ne parlent jamais de la fragilité du droit à l'avortement sans cesse remis en question par ces mêmes réactionnaires qu'ils prétendent combattre. Un droit à l'avortement que nos ainées ont arraché par d'âpres combats, une révolution majeur et décisive dans l'histoire de l'humanité, mais un acquis très fragile. C'est pourtant un outil indispensable aux femmes pour prendre le contrôle de leur corps et s'émanciper de la domination ancestral des hommes.

Qu'ils apprennent donc que cette grande histoire passée et actuelle des résistances et des révoltes des femmes dans le monde contient la puissance d'analyse et d'actions nécessaire pour lutter contre toutes les formes de dominations. Et que c'est à la lumière des analyses issues des luttes concrètes des femmes depuis au moins 200 ans, que ces hommes sortiront enfin de leur préhistoire politique. Qu'ils laissent la place aux femmes, et aient le courage d'écouter l'histoire de cette humanité trop longtemps ignorée, méprisée, raillée, censurée. Qu'ils fassent place à ces mots, expériences et combats pour l'égalité portés par des femmes courageuses à travers le monde entier. Elles apportent ceci de similaire aux combats des Noirs pour l'abolition de l'esclavage : l'exigence impérieuse d'une égalité universelle. A bon entendeur-e-s./

Post Scriptum : Le texte de l'Appel des indigènes de la république initié par des féministes exceptionnelles comme Houria Bouteldja et Christine Delphy, fut refusé sur le site de la campagne présidentielle. Je m'inscris radicalement en faux contre cette décision unilatérale.

« Le désir, la possession, l'amour, le rêve, l'aventure et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s'unir, garderont leur sens; c'est au contraire quand sera aboli l'esclavage d'une moitié de l'humanité et tout le système d'hypocrisie qu'il implique que la "section" de l'humanité révélera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure. »Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949.

Liens incontournables

La Lutte continue !

Marche de nuit contre les violences

Une Marche de Nuit contre les violences a rassemblé 500 femmes le 14 juin 2008 à Paris :

Des filles, des femmes, des féministes et des lesbiennes, réunies régulièrement à la Maison des Femmes de Paris, appellent toutes celles de la région parisienne et d'ailleurs à : un RASSEMBLEMENT suivi d'une MARCHE DE NUIT NON-MIXTE le SAMEDI 14 JUIN 2008 à 19H30, à PARIS, place Armand Carrel (métro Laumière)

La peur entretenue de la nuit fait de l'ombre aux violences de la journée. NON, les violences n'ont pas d'heure et elles sont partout : dans les maisons, dans la rue, au travail... En sortant la nuit, nous sommes considérées comme à disposition des hommes. L'espace public (métro-bus, parcs, bars, rues) soi-disant neutre, est recouvert d'images de femmes « accessibles », banalisant ainsi une culture du viol. Reluquées à vélo, sermonnées quand nous circulons avec nos enfants, sifflées sur le trottoir...

Nous voulons être libres de circuler de jour comme de nuit. Nous sommes autonomes et responsables !

Nous marcherons contre toutes les violences patriarcales, qui se passent dans l'espace public comme dans l'espace privé de la famille. Nous marcherons contre la peur et la culpabilité inculquées dans la culture et l'éducation. Nous marcherons dans la rue pour dénoncer les violences, viols et meurtres.

Les agressions masculines sont cause de mort, d?invalidité permanente, de handicaps pour les femmes du monde entier. La violence des hommes contre les filles, les femmes et les lesbiennes ne connaît ni classe, ni ethnie, ni culture, ni religion, ni appartenance politique, en France comme ailleurs.

Nous refusons la récupération de ces violences par les pouvoirs publics et politiques à des fins racistes et de contrôle social, au nom de la sécurité des villes (vidéosurveillance, contrôles au faciès, rafles, loi sur le racolage passif...). Nous dénonçons la répression policière et les lois d'exclusion qui rendent encore plus vulnérable aux violences masculines les femmes précarisées.

Nous marcherons contre l'économie capitaliste qui écrase d'abord les femmes. Bas salaires, CDD, temps partiels imposés, harcèlement, violences et chantage : les patrons et les maris rendent les femmes dépendantes de leur argent. 98 % des propriétaires des moyens de production dans le monde sont des hommes, alors que 70% de la production est assurée par des femmes. Nous voulons être libres de partir et de dire NON : où on veut, à qui on veut ! Autonomie et résistance !

Nous dénonçons les violences spécifiques faites aux lesbiennes parce qu'elles s'aiment, affirment leur existence, se réapproprient les espaces, échappent au contrôle des hommes.

Nous reprendrons l'espace public par une pratique collective et autodéterminée sans drapeaux, ni partis !

Nous sommes fortes, fières, nous sommes solidaires et en colère. Nous prenons la rue et la parole pour affirmer en tant que filles, femmes, lesbiennes et féministes, la liberté de décider de nos vies partout et toujours !

Marchons la nuit, pour ne plus nous faire marcher dessus le jour !

Fadela Amara, soumise à l’ordre post-colonial

http://www.politis.fr/politis

PAR Christine Delphy, Houria Bouteldja - jeudi 28 juin 2007

En acceptant un secrétariat d’État, la présidente de Ni putes ni soumises s’inscrit dans la continuité d’un certain « féminisme » réservé au monde musulman.

« Permettez-moi [...] de saluer votre maman, qui nous a rendu un grand service en vous mettant au monde », avait déclaré Jacques Chirac à Fadela Amara lors de l’inauguration de la Maison de la mixité, le 8 mars 2006. Auparavant, le 8 octobre 2004, lors de la 2e université d’été du mouvement Ni putes ni soumises, il lui avait déjà avoué avec emphase : « La France a besoin de vous. » Adressés à une féministe blanche, ces messages apparaissent surréalistes, tout autant que sa nomination, en tant que féministe, à un secrétariat d’État. En effet, bien que le Mouvement de libération des femmes (MLF) ait revendiqué le terme « féministe » dans les années 1970, la connotation péjorative l’a rapidement emporté ensuite. Mais la revue Nouvelles Questions féministes observe que « féministe », ordinairement terme d’insulte, est redevenu laudatif à partir du coup d’État militaire algérien « contre l’islamisme » en 1991. Une « féministe » algérienne était une héroïne, tandis qu’une féministe française est une salope frustrée.

Comment expliquer cette contradiction : le statut des femmes est très important lorsqu’il s’agit de personnes venues du monde musulman, mais la lutte contre le patriarcat est tournée en ridicule quand elle concerne la France ? Ce qui se jouait entre les deux rives de la Méditerranée se joue aussi ici depuis plusieurs années. Le « deux poids deux mesures » est devenu caricatural, on s’en est aperçu avec les motivations « féministes » de la loi contre le foulard. Les seules opprimées sont les femmes arabes ­ et plus largement les non-européennes ou d’origine non-européenne. C’est ici que la grille de lecture post-coloniale est utile : comment ne pas reconnaître dans ce clivage la fameuse ­ et infâme ­ distinction opérée dans l’Algérie coloniale entre les « Français musulmans » et les « Français de souche européenne », les premiers étant des sujets de la République, tandis que les seconds étaient les seuls citoyens de ce département ? Les colonies n’existent plus, mais l’expression « Français de souche », loin de disparaître, connaît une fortune inespérée, et désespérante.

Et le genre, comme au temps des colonies, est utilisé pour justifier le maintien de cette ligne de clivage entre les Blancs et les « bougnoules », présentés comme les pires sexistes de notre pays, ou peut-être même les seuls. Quand Nicolas Sarkozy affirme, dans son discours du 14 janvier 2007 : « La soumission de la femme, c’est le contraire de la République, ceux qui veulent soumettre leur femme n’ont rien à faire en France », parle-t-il de tous les hommes violents ? Inclut-il ceux qui tuent par amour, ou par tradition bretonne ou angevine ­ une femme tous les trois jours, cela ne s’explique pas par la seule immigration ­, ou parle-t-il seulement de ceux qui tuent pour de mauvaises raisons, ou de mauvaises traditions ? On penche pour la deuxième hypothèse : Bertrand Cantat, par exemple, déjà gratifié d’une peine minime pour un assassinat (comparez avec les peines des meurtriers « culturels », c’est-à-dire pas « de souche ») et d’un régime carcéral de faveur, va en effet bientôt sortir de prison ; et, d’autre part, si on prenait à la lettre les rodomontades de Nicolas Sarkozy, le pays se trouverait singulièrement dépeuplé de sa composante masculine du jour au lendemain.

Fadela Amara a compris tout cela, et propose au groupe dominant ­ blanc ­ une offre politique ajustée à sa demande, malgré l’effet repoussoir qu’elle suscite chez les populations qu’elle est censée représenter. En effet, cette offre n’est ni plus ni moins que la continuation d’une politique de genre typique de l’ordre colonial. Elle consiste, aujourd’hui comme hier, à « extirper » les femmes arabes et noires de leur milieu. C’est une politique « gagnant-gagnant », car ses deux effets sont tous les deux positifs pour l’ordre établi : l’un pour les dominants en tant que blancs, l’autre pour les dominants en tant qu’hommes. En effet, cette politique, d’une part, casse les solidarités internes au groupe des « issus de » ­ en clair des Français de souche non-européenne ­ ; d’autre part, elle exonère la société blanche de son sexisme en transformant celui-ci en phénomène exotique, quasiment « importé » (certaines délocalisations sont avantageuses).

Voilà pourquoi Fadela Amara a reçu les honneurs du PS, et voilà pourquoi elle reçoit ceux de la droite. La petite trahison politicienne ­ le passage du PS à l’UMP ­ est sans importance comparée à la continuité politique d’un gouvernement à l’autre, depuis trente ans, à l’obstination française dans le racisme et la misogynie, dans la capacité coloniale à lier les deux pour faire d’une pierre deux coups.

Naissance du féminisme en terre d'islam

Regard.

L’histoire du féminisme dans le monde musulman est ancienne. Il est apparu dès les années 1920 en Egypte sous le nom de nisa’iyya. Son développement fut cependant entravé par les mouvements nationalistes pour qui le féminisme n’était qu’un discours occidental, jugé globalement néfaste. La critique était d’autant plus difficile à contredire que le discours féministe européen avait, en effet, été instrumentalisé pour justifier le colonialisme et soutenir l’idée de la supériorité de l’Occident. Pressées de se conformer aux priorités anticoloniales, les femmes musulmanes ont ainsi été contraintes de se détourner de leurs revendications pour une égalité des sexes.

La crise socioéconomique des sociétés musulmanes, la montée de l’islam politique, la crispation identitaire face à l’Occident, le difficile accès des femmes à l’éducation… vont freiner une nouvelle éclosion d’un féminisme en terre d’islam. C’est à la fin des années 1980 que les revendications des femmes se feront entendre dans des sociétés comme l’Iran où, paradoxalement, l’islam politique, orthodoxe et patriarcal, était le plus fort. Selon l’universitaire iranienne Ziba Mir-Hosseini, auteure de Islam and gender : the religious debate in contempory Iran, il s’agissait là d’une réaction face au retour à la Charia dans son interprétation la plus stricte. De plus en plus de voix féminines se sont ensuite élevées pour dénoncer la contradiction entre les idéaux d’égalité et de justice de l’islam et la supériorité masculine proclamée par les promoteurs de ce projet. Ce fut le début d’une nouvelle pensée, féministe dans ses revendications et islamique dans sa légitimation.

1er novembre 2006 - Sabrina Kassa et Tania Ternoven

Femmes militantes du Monde Arabe - vidéos : Série de conversations (été 2008)

LaTéléLibre diffusera tout l’été cette série de conversations avec des femmes du monde arabe. Rendez-vous tous les lundis de juillet et d’août. Bonne vacances! Des femmes témoignent. Elles vivent et militent en Syrie, en Jordanie, en Egypte, au Yémen, en Tunisie, au Maroc ou dans d’autres pays encore et elles font le point, avec Caroline Libbrecht, sur l’état des droits-des-femmes dans leurs pays respectifs.

  1. Rabea Naciri - Association démocratique des femmes du Maroc (1/8)
  2. Nawal Yaziji - Ligue des femmes syriennes - Syrie (2/8)
  3. Odeh Mukarram - Union de la femme Jordanienne - Jordanie (3/8)
  4. Sabika Al Najjar - Bahrain Human Rights Society - Bahreïn (4/8)
  5. Amina Bouyahach - Organisation Marocaine pour les droits de l'Homme - Maroc - (5/8)
  6. Hafidha Chekir – Association tunisienne des femmes démocrates - Tunisie (6/8)
  7. Amal Basha - Sisters Arabic Forum for Human Rights - Yémen (7/8)
  8. Nehad Abu El-Qumsan - Egyptian Center for Women’s Rights - Egypte (8/8)

Un mouvement, mais quel mouvement ? , Remarques sur la construction d’un « mouvement des Indigènes » Par Christine Delphy, Juin 2005

Collectif Les mots sont importants

Introduction

Après la marche des indigènes, et avant même les Assises, le mouvement des indigènes est né : les Assises - ou Etats généraux - seront leurs Assises - ou Etats généraux. Les Assises ou les Etats Généraux de celles et ceux qui se sont reconnus dans le terme indigènes. Se reconnaître dans ce terme n’est pas évident : celles et ceux qui l’ont fait montrent déjà le résultat d’une démarche politique et psychologique importante ; elles et ils ont exprimé une prise de conscience. Article

1. Changement de discours des indigènes : l’emploi du terme indigènes

S’appeler indigènes signifie montrer qu’on prend acte de sa situation objective dans la société française ; qu’on ne va pas essayer d’y remédier en la niant, par des appels incessants à la lettre de la République : « Nous sommes français comme vous », sachant que l’autre, Blanc, pense in petto « Non, vous n’êtes pas comme nous ».

2. Rupture de la règle du jeu : on ne joue plus à « Nous sommes des Français comme les autres »

Cela crée une situation inédite en France, et qui est vécue comme dangereuse par la majorité (99,9 % environ d’après mes calculs) des non-indigènes. Car l’un des ressorts de la domination consiste justement à ce que tout le monde taise ce que tout le monde sait. Ainsi, dans la phrase convenue « nous sommes des Français comme vous », par laquelle les indigènes jusqu’ici essayaient d’en appeler aux sentiments nobles des Blancs pour obtenir la fin des discriminations, la part non-dite - « Et nous savons que vous ne le pensez pas » - est aussi importante que la part dite. Mais la domination exige que la communication s’établisse sur la seule base de la loi, des principes, et non de la réalité.

Les dominés sont toujours tenus de répéter la loi, même quand ils savent, et que les autres savent qu’ils savent, que celle-ci est non seulement creuse, mais inverse de la situation réelle. Ils doivent énoncer la règle. Mais en le faisant, ils énoncent aussi, à leur insu, qu’elle est la plus forte, la plus importante : la parole l’emporte sur la réalité, le dit sur le fait. Et c’est pour cela qu’on exige des indigènes qu’ils énoncent la règle que tout le monde sait creuse. Parce qu’ainsi toute critique qu’ils peuvent ensuite porter est émoussée d’avance : une fois la règle énoncée, la réalité apparaît comme une « non application de la règle », par définition moins importante que la loi. Ainsi, la « non application de la règle » peut prospérer. En fait, elle est la règle elle-même, ce que j’appellerai la réelle règle.

Tout change quand on dit qu’il ne s’agit pas d’une « non-application » -terme qui dénote un « accident » (toujours malheureux), un « dysfonctionnement » - mais d’une autre règle, non-dite, contraire à la règle officielle, mais qui est celle qui s’applique et qui fonctionne. C’est cette autre règle qui est la réelle règle. Voilà ce que les indigènes ont dit : « Nous ne sommes pas des Français comme les autres, victimes ça et là de vilains racistes ; nous sommes l’une des deux catégories issues de la réelle règle, celle qui érige et fabrique des vrais (Français, gens, humains, etc.) et des faux (Français, gens, humains, etc.) ; qui érige et fabrique les uns en érigeant et fabriquant les autres.

Par eux - par nous - le scandale arrive. Le scandale n’est pas que l’empereur soit nu, mais que quelqu’un ose le dire ; le scandale n’est pas que la règle officielle ne soit pas la règle effective - celle qui règle les conduites - mais que quelqu’un ose le dire. Car faire semblant qu’il n’ y a qu’une règle, et qu’elle est effective, qu’elle s’applique, est la condition qui permet à la réelle règle de durer. Les indigènes ont changé la règle du jeu : celle qui consiste à ne jamais dévoiler la réelle règle, ou plutôt à toujours prétendre qu’on ne la connaît pas - ce qui lui permet de se déployer dans toute la liberté de l’informalité. C’est un point de non-retour.

3. Conséquences de cette rupture de consensus : ce qu’il se passe quand on adopte une langue de chair à la place de la langue de bois

Conséquences théoriques

Ce point crée un mouvement, dans le sens où il crée une position politique. La plupart des groupes qui luttent contre les discriminations le font dans le cadre juridique de la règle officielle - ça, tout le monde est obligé de le faire - mais aussi dans le cadre discursif, analytique, théorique et politique du non-dévoilement du fait que la règle officielle n’est pas la réelle règle. Le positionnement politique des indigènes par rapport à la règle officielle, dénoncée ouvertement comme n’étant pas la réelle règle, va être aussi le point de positionnement par rapport aux groupes qui poursuivent le même but que nous du point de vue des résultats, mais en admettant la règle du jeu quant à la règle : le non questionnement de la réalité de la règle officielle.

Est-ce que cela, dans les faits, va faire une différence dans les alliances ? A mon avis oui. Cela va même recomposer le paysage, et c’est déjà en train de le faire. Les associations de lutte contre les discriminations, comme les groupes politiques, seront tentées soit de se démarquer de nous, soit d’aller vers notre démarche fondée sur le dévoilement de la non-réalité de la règle. Or, ce dévoilement implique d’aller vers une autre analyse de la société française. Car si la règle officielle n’est pas la réelle règle, en quoi consiste cette dernière ? Quel est le contenu de la réelle règle ? Une fois le bouchon du consensus sur ce qu’est la règle soulevé, qu’est-ce qui sort du flacon de la lampe d’Aladin ? Une fois la règle du jeu dénoncée, comment apparaît la société française ?

La question à ce moment-là n’est pas tant, n’est plus, de dire qu’il reste du colonialisme, ou qu’il demeure du racisme - ces questions appartiennent au moment précédent, celui où on prend la règle officielle pour la réelle règle. La question devient de savoir à quel moment ces « restes » transforment la vision que l’on peut avoir de la société contemporaine ; et quelle est l’importance de la réelle règle par rapport à la règle officielle ; plus largement, quels rapports existe-t-il entre la réalité - la réelle règle - et la fiction - la règle officielle ? La règle officielle fait-elle autre chose que cacher la réelle règle ? A-t-elle d’autres fonctions, ou ne règle-t-elle que ce besoin ? Tout le monde sent que ce moment est crucial, et ce qui explique la violence qui nous a accueillis, c’est que nous posons la question de ce qui va définir, de ce qui définit déjà, la société française. Est-ce d’abord l’égalité, une égalité « salie par les dysfonctionnements » mais qui resterait cependant la règle officielle et la règle réelle sauf exceptions et bavures ? Ou est-ce la réelle règle de l’inégalité - de « race », de classe, de « sexe » ?

Conséquences politiques des conséquences théoriques

N’oublions pas que nous avons d’abord produit, avec l’Appel, une analyse qui bafoue toutes les règles du discours de cette société sur elle-même. Nous ne sommes évidemment pas tenus par l’Appel. Mais ce ne serait pas une mauvaise chose, pour l’instant, de rester fidèles à ses lignes de force. Or, ses lignes de force disent que la société française n’est pas « parfois, par accident, à son insu de plein gré » inégale et discriminatoire, mais qu’elle est fondée sur l’inégalité et les discriminations, sur une hiérarchie claire de groupes : Blancs, hommes, bourgeois, hétérosexuels.

Ensuite, le statut de cette hiérarchie importe : ainsi, nos amis d’extrême gauche, qui pensent que la division en classe n’est pas un dysfonctionnement, mais au contraire un fonctionnement du système, pensent en revanche que le division raciale est un dysfonctionnement, ou alors - au choix - une des conséquences (mal expliquée) de la division en classes. Bref, n’est pas un système de division spécifique et donc au moins partiellement autonome. Or, l’Appel dit que la division raciale, ou « Blancs / indigènes », n’est pas une coïncidence malheureuse mais un trait structurel de la société, aussi structurel que la division en classes. Qu’on a là un principe de division et de hiérarchie qui n’est pas soluble dans la « question sociale ». Cette rivalité au niveau analytique produit inévitablement une rivalité sur le terrain politique (si tant est qu’on puisse dire que l’un des niveaux précède l’autre et qu’ils ne soient pas toujours donnés d’emblée ensemble).

4. La spécificité de l’oppression fonde l’autonomie de la lutte, mais même une lutte autonome doit s’adresser à l’imbrication des oppressions parce qu’imbrication est synonyme de divisions

L’analyse, tant explicite qu’implicite de l’Appel, fonde l’égalité d’importance de la division raciale (par manque d’un autre mot) et de la division de classes. Cette analyse exige que la division raciale soit prise en compte et modifie l’analyse des classes sociales. Ce souci théorique et politique existe dans d’autres pays depuis longtemps, et il existe de nombreuses analyses de l’articulation des deux systèmes. L’heure n’est pas à les exposer et comparer, mais à dire que notre société ne peut pas négliger plus longtemps ce besoin théorique et politique. En revanche, l’Appel manque à fonder l’égalité d’importance de la division de genre. Ceci n’est pas étonnant. Car en dépit des appels à l’unité, l’unité ne prospère pas et on peut se demander comment elle peut prospérer dans des conditions où les divisions hiérarchiques de la société ne se superposent pas les unes aux autres. D’ailleurs, si elles le faisaient, on ne parlerait pas de divisions au pluriel.

Et concrètement : on voit avec l’Appel, et avant, avec l’affaire du foulard, que les groupes les plus critiques quant à la réalité et à l’efficience de la règle officielle, les gauchistes qui pensent que le vrai principe structurant est la division en classes ; qu’une partie des féministes, qui pensent que la division de genre (et en deux genres) est plus importante que l’universalisme affiché ; que ces deux groupes redeviennent des républicains défendant « la loi » (n’importe quelle loi) : redeviennent « nationaux », pour ne pas dire nationalistes. Tout à coup, la démocratie parlementaire qu’ils dénonçaient prend des vertus à leurs yeux. Pourquoi ? Chaque groupe voit la réalité à travers la loupe de son oppression : celle-ci leur apparaît comme la plus importante des règles effectives de hiérarchisation sociale. Et en ce qui concerne les autres oppressions, chaque groupe reprend, de facto, l’analyse « officielle » : il ne s’agit que de dysfonctionnements.

Ceci va rendre les alliances difficiles. Mais ce n’est pas l’autonomie de chaque lutte qui, à mon sens, pose problème. S’il y avait vraiment, sur tous les terrains de toutes les oppressions, des luttes autonomes, il s’établirait un rapport de forces, un équilibre qui forcerait chacune de ces luttes à prendre en compte la lutte et donc l’oppression des autres. Ce qui va poser problème, c’est que chaque groupe prétend avoir une vision globale dans laquelle son oppression est magnifiée tandis que celles des autres sont minimisées. Il y a donc deux types de tensions.

D’une part il y a des tensions entre

Mais d’autre part il y a aussi des tensions internes à chaque lutte, celles dont parle Saïd Bouamama 2. Les oppressions ne se recouvrent pas, elles sont multiples, mais elles ne se juxtaposent pas non plus. Ce serait trop simple. Pour ne parler que du groupe des indigènes, on n’a pas des femmes subissant une oppression de « sexe » ou de genre, et seulement celle-là, et à côté des hommes subissant une oppression de race, et seulement celle-là. Mais des femmes dominées en tant qu’indigènes et que femmes, et des hommes dominés en tant qu’indigènes mais dominants en tant qu’hommes. (Et de plus, le groupe des indigènes n’est pas homogène du point de vue de la classe sociale, il est traversé par des antagonismes de classe, que je laisse de côté pour le moment).

Le refus du « tous ensemble » a priori, l’adoption des différentes temporalités dont parle à juste titre Sadri Khiari, ne résoudra pas ce problème posé par Saïd Bouamama. C’est un défi majeur. Car si nous rejetons assez facilement l’accusation de « diviser la classe ouvrière », surtout quand elle nous est lancée par des petit-bourgeois en mal de base, l’accusation de diviser le mouvement indigène va s’exprimer très vite dès que les femmes indigènes feront valoir que la situation de « l’indigène type » est en fait celle de l’indigène de sexe masculin ; dès que la question de ce qui est « universel », « général », « définissant » d’une situation sera examiné avec les lunettes du genre, et qu’on sera obligé de se rendre compte que, là comme ailleurs, l’universel cache les intérêts particuliers des dominants.

À l’examen, ce sont donc les mêmes questions qui seront posées, mais plus tard, à propos de la convergence des luttes, qui se posent, ou doivent se poser dès maintenant, dans la question de la lutte autonome : car aucun groupe, pas plus celui des indigènes que celui des femmes, n’est homogène ; il y a des dominants du point de vue de la « race » chez les femmes, il y a des dominants du point de vue du genre chez les indigènes ; inversement, il y a des dominées-en-tant-que-genre chez les indigènes, et des dominées-en-tant-que-race chez les femmes. Ces questions sont à l’étude depuis longtemps dans le monde anglophone, où on ne parle plus qu’en termes de la trilogie Race, Class & Gender. Cette prise en compte simultanée est difficile, mais elle est nécessaire. Elle débouche sur diverses recompositions et modifications dans l’analyse de chacune des grandes catégories ; mais aussi, sur des alliances politiques différentes. Doit-on penser ces contradictions, ces dominations internes à toute catégorie, quelle qu’elle soit, que cette catégorie soit « fondée » sur la « race », le « sexe » ou la « classe » ? Ou doit-on rejeter ces catégories pour partir de la situation des gens réels, qui ne sont jamais dans une seule catégorie, et qui sont toujours - ou presque - dominés dans une catégorie et dominants dans une autre ?

On ne peut pas trancher la question. Il est certain cependant que c’est en partant de leur situation réelle que les gens subissant des oppressions doubles ou multiples - par exemple femme et noire aux Amériques - ont changé le contenu de l’analyse du genre, de la race , de la classe. En même temps, il serait contre-productif, à mon sens, d’abandonner ces catégories totalement au prétexte que les gens réels sont toujours au croisement de plusieurs catégories. Car ces catégories ne sont pas dénuées de sens et les avoir décelées et analysées constitue un progrès et théorique et politique : elles font émerger les structures d’oppression, et sont utiles à l’analyse par les gens de leur propre situation, même si ensuite ils / elles se rendent compte qu’ils / elles sont également opprimé-e-s par d’autres systèmes aussi. L’oppression de race est semblable dans ses grands mécanismes à l’oppression de genre ; elle n’en constitue pas moins une oppression spécifique, bien qu’elle ne constitue pas une population opprimée de façon homogène ; mais au contraire, en raison même de ce paradoxe apparent : puisqu’elle constitue une population spécifique où se retrouvent et des dominées et des dominants de l’oppression de genre, cela montre qu’elle est une oppression spécifique qui ne peut se confondre avec l’oppression de genre (la réciproque allant de soi).

Il faut donc penser la spécificité de l’oppression de « race » : de l’oppression des indigènes, sans oublier, sauf à nos risques et périls, que cette population rassemblée par une oppression est divisée par une autre - ce n’est pas nous qui la divisons ou la diviserons : elle est toujours-déjà divisée. C’est pourquoi (j’imagine que) Saïd Bouamama considère que lutter contre l’oppression de genre en son sein et tout de suite n’est pas un luxe, mais la condition sine qua non de la ré-unir.

Post-scriptum

Christine Delphy est sociologue, militante au Collectif des Féministes pour l’Égalité, directrice de la revue Nouvelle Questions Féministes et vice-présidente de la Fondation Copernic. Elle est également l’une des initiatrices de l’Appel des indigènes de la République. Elle s’exprime ici à titre personnel.

Les Furieuses Fallopes.

24 Juin 2008.

Je reproduit ci-dessous le texte des Furieuses Fallopes, auquel je souscris.

"Qui sommes nous? Pourquoi la non-mixité?

Nous sommes un groupe militant de femmes et de lesbiennes féministes. Nous nous réunissons pour mettre en place des actions et élaborer des outils de réflexion et de formation, pour lutter contre l'hétéropatriarKKKapitalisme*. Nous nous inscrivons dans le courant féministe matérialiste : nous partons du principe que chaque individu-e est le fruit d'une éducation, d'une construction sociale, et qu'il n'y a pas de déterminisme: " on ne naît pas femme, on le devient " (Simone de Beauvoir). L'injonction au genre féminin ou au genre masculin nous enferme dans des carcans sur la base arbitraire du sexe biologique . Nous considérons que si tout est construit, tout peut être déconstruit. Nous tentons par conséquence d'imaginer comment les individu-e-s pourraient se construire différemment, sans cette bi-catégorisation, sans hiérarchie.

Nous nous retrouvons également sur des positions anti-capitalistes et tentons de croiser les grilles d'analyse des différentes oppressions subies par les groupes d'individu-e-s. Les mécanismes de discriminations, qu'ils soit sexistes, racistes, lesbo-homophobes, transphobes, classistes, validistes, âgistes (impossible d'être exhaustives !) fonctionnent avec les mêmes ressorts et participent d'un même système. Nous estimons que les luttes ne peuvent se substituer les unes aux autres. Elles se complètent, se rejoignent et s'enrichissent. Les hiérarchiser, considérer qu'il y a des luttes émancipatrices prioritaires et d'autres secondaires, c'est les diviser et être complice de ce système.

Nous utilisons la non-mixité comme moyen politique de lutte, d'abord parce que nous sommes plus à même de définir, d'identifier, de dénoncer (etc) les violences et les injustices auxquelles sont confrontées les femmes et les lesbiennes : oppressions dans le travail, dans la rue, dans la sphère privée, dans les milieux militants, contraintes à l'hétérosexualité, injonction au genre féminin (etc). Les hommes ne vivent pas les situations sexistes, machistes, misogynes que connaissent les femmes et les lesbiennes. Il est nécessaire que les luttes lesbiennes et féministes s'organisent de manière autonome pour que cette émancipation soit l'œuvre des femmes et des lesbiennes elles-mêmes, qu'elles en soient les forces motrices (et non matrices !) et les actrices. Nous n'avons pas pour autant un positionnement séparatiste : la non-mixité n'est pas une fin en soi, mais un outil politique de lutte. Nous essayons de mettre en place un espace politique au sein duquel nous tentons de remettre en question des pratiques militantes souvent autoritaires, ainsi que nos pratiques quotidiennes, individuelles comme collectives. Il est important de politiser nos vécus : le privé est politique. Notre mode de fonctionnement repose sur des principes d'autogestion, ce qui nous permet de mettre en place de réelles discussions, des débats dé-constructifs (sans joute oratoire, sans comportements dirigistes, sans avoir à séduire pour se faire écouter). Toutes les décisions sont prises collectivement, ce qui permet à chacune de s'investir pleinement, de se responsabiliser et de pouvoir se réapproprier les clés des débats. Echanger, élaborer, expérimenter sans chef-fe-s, c'est une manière de se souder, de définir ensemble nos modes d'action et nos revendications.

Nous tendons à sortir de l'hétérosocialité en apprenant à nous considérer en alliées, et non plus en concurrentes éduquées pour répondre à la demande d'un marché dont les hommes sont les clients et les patrons.

REVOLUTION FEMINISTE !

Les rageuses - Féminisme anti-colonialiste -

blog : Les rageuses Préambule :

Nous sommes des descendantes de Marones, d'Esclaves, de femmes colonisées et de femmes anticolonialistes qui ont lutté pour leur survie et la nôtre par le féminisme et/ou la lutte contre le racisme. Parmi nous celles que nous appelons des décolorées. Il s'agit de celles qui dans cette lutte quotidienne pour notre affirmation antiraciste, féministe et anti-impérialiste s'allient à nous sans nous opprimer malgré les privilèges raciaux objectifs qu'offre une société comme la nôtre . Elles forment par là-même avec nous une communauté de destins.

Des campagnes de « dévoilement » des femmes algériennes par les colons français à la récente mobilisation « pour sauver les femmes iraniennes », en passant par la médiatisation à outrance des viols collectifs dans les banlieues populaires, le lancement du mouvement Ni Putes ni Soumises et l’exclusion des collégiennes et lycéennes voilées des établissements scolaires : victimisées et plaintes, les femmes racialisées sont, en France et dans le monde, invitées à dénoncer une seule oppression, à savoir le sexisme de leur « milieu d’origine ».

Or, parce que les descendants d’esclaves et de colonisés n’ont pas l’apanage du sexisme, nous sommes quotidiennement confrontées à la domination de genre également dans nos interactions avec les hommes blancs.

Parce que nous vivons dans une société structurellement raciste, et un monde post-colonial marqué par des rapports de domination impérialistes, nous connaissons chaque jour le racisme et la discrimination,dans l'Education, dans la rue, au travail, à l'ANPE,dans les loisirs...

Nous refusons de choisir entre notre part de femmes et d'arabe/noire/musulmane ou autre : c'est ensemble que nous vivons ces différentes discriminations, c'est en même temps que nous devons lutter contre ces multiples oppressions. Nous ne choisirons pas entre deux batailles qui forment une même lutte de notre point de vue.

Au contraire et pour lutter contre le sexisme et pour lutter contre le racisme nous avons besoin de toutes les ressources que nous avons trouvé qu'elles soient culturelles, religieuses ou politiques. S'en priver à cause d'injonctions extérieures à notre complexité, c'est être destinées à une mort lente.

Devant la confiscation de notre parole et la réduction raciste de nos expériences au seul sexisme de "notre milieu d'origine",

Voilà un texte modeste et pédagogique d'une féministe racisée sur la difficile posture que nous occupons en raison de l'histoire coloniale. L'auteur convoque le très juste parallèle de la situation des femmes indiennes en prise avec les stéréotypes coloniaux britanniques, elle évoque les constructions du Noir violeur et de l'Arabe voileur et démontre que nous les femmes racisées nous sommes celles qui devont mobiliser le plus de ressources pour notre survie face au sexisme et au racisme.

Sexisme et construction des genres

L’HÉRITAGE COLONIAL. LE SEXISME DANS LA CONSTRUCTION DES STÉRÉOTYPES RACISTES.

Myriam Paris - Doctorante en philosophie université Paris VIII - Commission femmes de l’ASTI de Nantes

Quelle est la condition spécifique des femmes immigrées et celle de leurs filles par rapport à celle des autres femmes françaises ? L’irruption de Ni Putes Ni Soumises sur la scène politique, les débats suscités par la loi interdisant le port du foulard dans les écoles, l’appel des Indigènes de la République, les révoltes de l’automne 2005, sont autant d’évènements qui ont fait publiquement émergé cette question en France. Depuis quelques années, en effet, on s’interroge sur le vécu des femmes racisées, sur la condition de celles d’entre nous qui affrontons quotidiennement le sexisme et le racisme. Comment ces deux systèmes de domination s’imbriquent-ils ? Je me propose d’aborder cette question à travers une mise en perspective historique, en examinant l’interaction du racisme et du sexisme dans des contextes coloniaux.

Le sexisme peut être défini comme l’ensemble des rapports de domination des hommes sur les femmes. Cette domination se manifeste par les multiples inégalités, discriminations, contraintes et violences qui affectent les femmes dans toutes les sociétés. Elle est principalement combattue par des femmes.

Pourtant, dans les contextes coloniaux, les dénonciations les plus bruyantes proviennent des élites coloniales. Ces élites n’ont aucune velléité féministe : leur rhétorique prétendument « anti-sexiste » leur permet d’édifier des stéréotypes racistes. L’un des exemples les plus éloquents dans le cas de la colonisation britannique est celui du comportement des autorités coloniales face au sati en Inde, pratique en vertu de laquelle des veuves de certaines régions étaient immolées. Les colons, qui ont largement contribué à répandre et institutionnaliser cette pratique, l’ont interprétée comme une marque de barbarie, d’arriération, et en définitive, d’infériorité anthropologique des hommes indiens. Ce discours leur permettait en retour d’apparaître « gentlemen » et de s’autoproclamer bienfaiteurs et protecteurs des femmes indiennes(1). Dans cette rhétorique, le sexisme est considéré comme un attribut congénital des hommes réputés barbares, et à l’inverse, l’émancipation et la moralité une caractéristique naturelle des sociétés dites civilisées.

Le stéréotype du Noir qui émerge avec l’esclavage colonial au XVIIe siècle obéit à un mécanisme analogue : dans les discours coloniaux, les Noirs sont considérés comme des hommes naturellement enclins au viol et à la polygamie, incapables de contrôler leur sexualité, soumis à leurs instincts.

Là encore, sous couvert de protéger les femmes, ces discours construisent l’image du Noir sauvage et bestial, et par là même, celle du Blanc moral et policé. Ces Blancs organisaient et perpétraient au même moment les viols des femmes qu’ils tenaient en esclavage. Dans ce contexte, l’accusation de barbarie sexuelle remplit une double fonction : premièrement, elle permet de représenter les Noirs comme une menace sexuelle, donc de dissuader les Blanches de les approcher : celles-ci sont considérées comme le domaine réservé des colons, un territoire à protéger contre l’intrusion des hommes noirs. Deuxièmement, la stigmatisation sexuelle permet de faire oublier les viols perpétrés par les colons puisqu’elle les fait apparaître comme les détenteurs exclusifs de la moralité. Ici, comme dans d’autres guerres coloniales s’opposent deux patriarcats, et l’un des ressorts stratégiques de la puissance impériale est d’humilier, de ringardiser le patriarcat ennemi - notamment en s’appropriant sexuellement « ses » femmes(2).

Les stéréotypes racistes affectant les hommes ont également souvent visé à désolidariser les femmes colonisées des hommes colonisés.

L’un des cas les plus emblématiques est celui de l’Algérie où la rhétorique coloniale a édifié la figure de l’Arabe voileur. En 1958, les autorités françaises ont organisé des cérémonies de dévoilement de femmes algériennes : mise en scène de l’émancipation des Algériennes par la toute puissance coloniale française(3). L’enjeu était de faire apparaître les Algériens comme leur principal oppresseur, de les inviter à les combattre, donc à s’associer à l’impérialisme. La puissance coloniale ne prétendait pourtant pas émanciper les femmes des colonies en y instituant des gigantesques bordels où des milliers d’entre elles furent prostituées(4). Mais précisément, les scènes de dévoilements, outre le fait qu’elles contribuent à érotiser le corps des algériennes, parent d’un verni féministe la « mission civilisatrice » et tentent de désolidariser les Algériennes des Algériens anti-colonialistes sous couvert de les libérer. L’ « injonction de déloyauté »(5) est au cœur du discours raciste qui circule dans la France d’aujourd’hui, et comme dans le passé, elle mobilise des stéréotypes prétendument anti-sexistes tels que l’Arabe voileur, le Noir polygame, le Réunionnais violent etc. Cette injonction génère de fortes contraintes sur celles d’entre nous qui en sont les destinataires(6). D’abord parce que certains des hommes qu’elle cible sont tentés d’y répondre en renforçant le contrôle qu’ils exercent sur nous, de limiter notre autonomie. Ensuite, parce que les gestes de déloyauté se révèlent piégés dans un contexte où nous sommes plus écartées que les autres femmes du marché du travail, où donc notre indépendance économique vis-à-vis des hommes est plus difficile à conquérir. Enfin, opprimées à la fois par le racisme et le sexisme, nous devons à la fois nous solidariser des hommes qui subissent le racisme et combattre le sexisme : or ce combat risque toujours d’être instrumentalisé par la rhétorique raciste. Ce sont les conditions d’une prise de parole qui sont ainsi restreintes. De ce fait, la construction de solidarités féministes peut difficilement se dispenser d’une réflexion et d’une pratique qui prennent en compte les contraintes spécifiques qui pèsent sur chacune d’entre nous, spécificités liées à l’imbrication des rapports de domination et des antagonismes sociaux forgés par le capitalisme, le sexisme et le racisme.

Notes

1 Voir à ce sujet notamment Gayatri Chakravorty Spivak, « Les subalternes peuvent-ils s’exprimer ? » in Mamadou Diouf, L’historiographie indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales. Ed. Kartala/Sephis, Paris, 1999.

2 L’analyse présentée dans ce paragraphe est développée dans un article co-écrit avec Elsa Dorlin : voir Myriam Paris, Elsa Dorlin, « Genre, esclavage et racisme : la fabrication de la virilité », Contretemps, n°16, Mai 2006.

3 Voir Todd Shepard, « la ‘bataille du voile’ pendant la guerre d’Algérie » in Charlotte Nordmann( Dir.) Le foulard islamique en questions, Ed. Amsterdam, Paris, 2004.

4 Voir à ce sujet Christelle Taraud, La prostitution coloniale Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Ed. Payot, Paris, 2003.

5 Terme emprunté à Saïd Bouamama.

6 Nacira Guénif et Christelle Hamel ont consacré une grande partie de leurs travaux aux effets du racisme sur les descendantes de migrants nord-africains en France. Voir notamment N. Guénif Des beurettes, Ed. Hachette Littératures, Paris, 2003 et Christelle Hamel, « De la radicalisation du sexisme au sexisme identitaire » in Migrations & Société, n°99-100, Mai-Août 2005.

Les Rageuses.

Les Oubliées de Juarez - Un film sur "la ville où les femmes meurent" -

"«Je vous demande de regarder ce film les yeux bien ouverts, car tout ce que vous voyez est vraiment arrivé », implore Marisela Ortiz Rivera, co-fondatrice d’une association de victimes, juste avant la projection des Oubliées de Juarez. Cette fiction, au casting très hollywoodien mais tourné avec un petit budget, raconte l’enquête de deux journalistes, une Américaine (Jennifer Lopez) et un Mexicain (Antonio Banderas) bien décidés à éclaircir les meurtres et disparitions en série de femmes à Juarez.

Dans la réalité comme dans le film, alors que les mères des victimes creusent le désert à la recherche des cadavres de leurs filles, les autorités s’efforcent d’enterrer cette affaire. Ainsi, depuis 1993, à Juarez et à Chihuahua, au nord du Mexique, plus de 400 femmes ont été tuées, soumises parfois à des violences sexuelles avant d’être étranglées. Depuis 2002, Amnesty International mène des recherches sur ces meurtres touchant en particulier de jeunes ouvrières des maquiladoras – usines « tournevis » qui tournent 24 heures sur 24, où les femmes gagnent 5 dollars par jour à fabriquer des éléments de téléviseurs ou de machines à laver."

Droits des femmes : Jennifer Lopez distinguée par Amnesty International. février 2007.

L'actrice et chanteuse américaine Jennifer Lopez a reçu, mercredi 14 février ,en marge de la Berlinale, le prix "Les artistes pour Amnesty" décerné par l'organisation Amnesty International pour son "engagement dans une campagne contre la violence faite aux femmes".

Jennifer Lopez a été distinguée pour avoir joué dans le film "Bordertown" "Les oubliés de Juarez" réalisé par Gregory Nava, qu'elle a également co-produit et où elle incarne une journaliste enquêtant sur des disparitions et meurtres en série d'ouvrières employées dans les usines de la ville mexicaine de Juarez. Le discours accompagnant la remise du prix a été prononcé par le Premier ministre du Timor oriental et Prix Nobel de la Paix José Ramos-Horta. Depuis plus de dix ans, des centaines de femmes sont enlevées et assassinées en toute impunité au Mexique. La sortie du film Les Oubliées de Juarez avec Jennifer Lopez est l’occasion d’interpeller le nouveau président Felipe Calderon, élu en décembre 2006.

Classer, dominer

La fabrique - Édition

Christine Delphy

L’idéologie dominante nous enjoint de tolérer l’Autre. Les textes de Christine Delphy nous montrent que celui qui n’est pas un Autre, c’est l’homme, et l’homme blanc. C’est sur la base du sexe, de la religion, de la couleur de peau et de la classe que se fait la construction sociale de l’altérité. L’Autre c’est la femme, le pédé, l’Arabe, l’indigène, le pauvre. La république libérale tolère, c’est-à-dire qu’elle tend la main, prenant bien garde à laisser le toléré-dominé suspendu au vide. L’homo est toléré s’il sait rester discret, le musulman est toléré s’il se cache pour prier, la femme est tolérée si ses revendications égalitaires n’empiètent pas sur le salaire et le pouvoir de l’homme, l’oriental est toléré s’il laisse les armées américaines tuer sa famille pour le libérer de la dictature – et libérer sa femme de lui-même par la même occasion. L’injonction à s’intégrer est surtout une sommation à être semblable, à suivre les règles officieuses mais bien réelles de l’Occident libéral. Parité, combats féministes et homosexuels, Afghanistan, Guantanamo, indigènes et société postcoloniale, loi sur le voile : autant de prismes pour aborder la domination capitaliste-masculine sur le monde. Ceux qui refusent ces règles, ceux qui se montrent pour ce qu’ils sont, le paient le prix fort, combattants d’une guerre qui sera longue. Écrits dans un style offensif, incisif et souvent drôle, ces textes nous forcent à déplacer notre regard, à mettre en lien des événements toujours cloisonnés, et nous apportent ce supplément d’intelligence qui seul permet de comprendre le monde tel qu’il va.

Christine Delphy milite contre le patriarcat et le racisme depuis longtemps. Elle est directrice de recherche émérite au CNRS, docteure en sociologie et philosophie - et aussi éditrice, entre autres de la revue Nouvelles questions féministes.

232 pages

12 euros

ISBN 978-2-91-337282-5

En librairie le 17 octobre


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